Noël 2009

Publié le par Tamina

[Textes autobiographiques 2016, sur mon Papa. (C'est un peu le bordel dans mes dates de publication, mais je vide mes documents, donc l'ordre d'écriture n'est pas respecté, promis par la suite, on y verra plus clair)]

C’est bien moi sur cette photo avec les cheveux courts, en partie méchés d’un blond jaunasse. Derrière, il y a une peinture en aquarelle où dominent le bleu et le vert. On y voit une rue, des immeubles clairs et un palmier. Tout semble tracé par la main d’un enfant. Dans le salon de mon père, le tableau jure. Il fait ressortir le vert-pisseux du mur. C’est une reproduction de… de ? Je ne sais pas. On a dû me le dire, mais j’ai oublié.

Ce que je n’ai pas oublié, en revanche, c’est le jour où elle a été prise.

Ce jour-là, j’avais le teint gris, sauf le nez et les joues qui étaient de ce rouge terre- brulés propre aux grands alcooliques. Je n’étais pas alcoolique, mais j’essorais maladroitement une gueule de bois prise la veille, à grand coup de Saint Emilion que j’avais bu au goulot, à la va-vite, sanglotant seule sur le banc devant l’immeuble de chez mon père ; chacun fête son 24 décembre comme il peut : on n’est pas tous égaux devant Noël. 

On peut croire, tout de même, que je suis heureuse puisqu’on me voit souriante sur la photo mais, quand on y regarde de plus près, on se sent mal à l’aise, le sourire sonne faux. Je recule un peu la tête, ce qui dessine un léger double menton, comme si je cherchais discrètement à me recroqueviller entre mes épaules. La blague qu’on a dû me raconter ne passe pas. Il faut dire, rien ne passe. Ni les petits toasts au saumon et au foie gras que j’ai préparé à 9 heures du mat, avalant à la va-vite mon café-clope-doliprane, ni le gigot que j’ai fait trop cuire, ni le plateau de fromage que j’ai dressé, encore moins la bûche surgelée que j’ai acheté la veille à quelques minutes de la fermeture du supermarché. J’ai la gorge nouée et le cœur aussi triste que la mine.

Je ne porte pas de maquillage et suis habillée d’un haut lacé sur le décolleté ; haut noir, comme pour prévenir, pour dire aux autres ce que je n’admets qu’à peine moi-même : cette fête est un repas d’adieu.

Je suis accoudée au dossier du fauteuil de mon père. Son visage est plus bouffi que le mien, ses traits plus tirés, ses cernes plus noires et son sourire plus étouffé. Il semble ramasser toutes les forces qui lui reste, pour être là, avec nous, jouer à fêter Noël, mais on sent bien qu’il est exténué.  Déjà, la veille, avant dix-heure, il s’endormait à table : la douleur, le mélange anarchique de médicament et les deux verres de St Emilion l’avait assommé. J’avais essayé de le divertir, au moins jusqu’au dessert, en répétant de vieilles plaisanteries que nous avions usées ensemble, mais au plateau fromage son ronflement saccadé résonnait dans le petit appartement. Je l’ai réveillé doucement avec un baiser sur le front et j’ai poussé le fauteuil jusqu’à la chambre. Il s’est soulevé douloureusement, s’appuyant sur une barre fixée à côté de son lit et sur ses jambes raides et tremblantes. Je l’ai aidé à remplacer son pantalon par un bas de pyjama. Ce soir-là, nous ne parlions pas. J’avais déjà cette boule qui me grimpait du ventre à la gorge. Il s’est laissé tomber sur le lit, j’ai arrangé un coussin entre ses cuisses, pour la circulation sanguine. Alors que je m’apprêtais à quitter la chambre après avoir à nouveau déposé un baiser sur son front, il m’a rappelé. Je me suis approché de lui et, il m’a dit quelque chose. Il avait du mal à articuler, les mots étaient une bouillie qui n’en finissait plus de sortir. Mais il avait son air grave, ce devait être important, alors j’ai hochais la tête, comme si je le comprenais, je lui ai dit que je l’aimais, comme toujours, et j’ai quitté la chambre.

On connait la suite, le St Emilion sur le banc, le réveil à huit heures du matin pour ranger ce qu’il restait du soupé et courir dans tous les sens pour tenter de préparer le repas pour les autres, la dizaine de proches qui venaient poser les pieds sous la table pour raconter ces mauvaises blagues qui nous forçaient le sourire à mon père et moi. Sur toutes les photos que j’ai de cette journée, je suis à côté de lui, comme si je voulais lui donner un peu de force par ma présence. Ou le contraire.

Je me demande ce qu’est devenu l’aquarelle du peintre inconnu. Je ne l’ai plus vu depuis et, à vrai dire, sans cette photo je l’aurai oublié. Elle faisait partie de mon paysage depuis toujours, je ne la remarquai plus.  Elle doit sûrement jaunir dans un grenier.

Publié dans Fragments

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