Course folle

Publié le par Tamina

[Nouvelle,auto-fiction sur mon Papa, écrite en 2016 dans le cadre d'un atelier. Vue la forme du texte, je ne peux décemment pas ranger ça dans "fragments" car on est plus près de la fiction. J'aime beaucoup ce texte, je l'ai offert à ma soeur.]

Il semblait bien inoffensif dans cette lumière du mois d’Août, installé en bas des marches de l’escalier qui mène jusqu’aux chambres. Dossier et siège en tissus plastifiés, poignées et freins gris, deux grandes roues et deux petites roues. Il était assez banal pour un fauteuil roulant.

 Pourtant, depuis trois jours qu’il était arrivé dans la maison, ni Papa, ni Maman ne nous avaient permis de l’essayer. « Ce n’est pas un jouet, ça peut être dangereux » avait dit Maman.

Quand Tonton Pilou l’avait amené pour que Papa arrête de se fatiguer avec le déambulateur, Maman lui avait crié dessus. Elle avait crié en chuchotant, comme font les adultes quand ils ne veulent pas que les enfants les attendent. Nous étions dans l’escalier et, contrairement, à quand Maman crie en criant, nous l’écoutions très attentivement. Elle craignait que Papa fasse moins d’effort pour marcher et qu’il ne se relève plus. Elle avait fini en disant : « Reprends ton putain d’engin de merde ! ».  Ce que Tonton Pilou n’avait pas fait. Depuis, elle regardait le « putain d’engin de merde » avec un mélange de colère et de mépris.

Quant à Papa, il s’était confortablement installé dessus et c’est vrai qu’il ne s’en relevait pas souvent. Ma petite sœur et moi étions inquiète. Le fauteuil était-il un ami ou ennemi ? Pouvait-on lui faire confiance ? Avions-nous raison de le laisser à Papa ?

Il nous fallait répondre à toutes ces questions. Après de longues palabres pour trouver comment nous pourrions nous assurer de la fiabilité de l’objet, nous étions tombés d’accord : il nous fallait le tester en affrontant la grande descente du lotissement. Si nous réussissions à rouler de chez les Martins jusqu’à la maison des Bérard et ce, sans mourir, alors Papa, qui était plus fort, pourrait toujours s’en relever. Nous avions notre plan : nous attendrions le samedi, quand Papa fait sa sieste à l’étage et que Maman est à Super-U et nous subtiliserions discrètement le bolide. Manon, courageuse, avait décidé que c’était elle qui ferait dévalerait la pente. Bien sûr, par principe plus que par courage, je m’y étais opposée. Mais elle me rappela qu’elle avait son casque de roller ainsi que des genouillères et des protèges-coudes et que contrairement à moi, elle ne tombait jamais en vélo. J’avais obtempéré, persuadée que si quelqu’un devait y restait, les parents se consoleraient mieux de sa mort que de la mienne.
 

Aujourd’hui était le jour J. Manon avait revêtue son attirail et nous étions toute les deux plantées devant le fauteuil dans un silence presque religieux. Il nous impressionnait. Je murmurais comme pour conjurer un mauvais sort : « Putain d’engin de merde, putain d’engin de merder, putain d’engin de merde… ». Ma sœur, sans un regard pour moi, défit les freins et s’assit sur le siège. Elle ferma les yeux, prit une grande inspiration et dans ce ton autoritaire dont elle seule a le secret, elle m’ordonna « Pousse-moi ». Et elle leva le menton, comme Marie-Antoinette avant qu’on lui coupe la tête. J’obéis. Arrivée devant la porte d’entrée, elle ajouta : « Ouvre, Sœur ! ». Ses airs hautains m’agaçaient quelque peu, mais je me refrénais de la taper, me rappelant que c’était probablement la dernière heure de sa vie.

Nous descendîmes de la terrasse par la rampe que Tonton Pilou avait installé pour Papa. Puis, nous atterrîmes dans l’allée de gravier qui menait jusqu’au portail. Manon dû descendre de son trône car il se tanquait dans les petits cailloux. Nous resserrâmes les freins, elle attrapa le fauteuil à l’avant, par les petites roues et moi, je restais à l’arrière et le portais par les grandes roues. Le soleil nous aveuglait, le fauteuil était lourd. A la moitié de l’allée, nos tee-shirts étaient trempés et nous étions épuisées. Nous marquâmes une pause. Je voulais abandonner car quand je pensais qui nous faudrait grimper jusqu’à la maison des Martins, je me désespérais. J’en fis part à Manon qui me jeta un regard noir avant de dire, haletante : « On ne va pas laisser tomber Papa ! ». Cette phrase me fit l’effet d’une gifle et je ré-agrippais les grandes roues pour finir de traverser l’allée.

Arrivées sur le goudron du lotissement, nous changeâmes de stratégie. Le fauteuil pouvait rouler, alors je le poussais par les poignées et ma sœur, s’agrippant à mes hanches, me poussait de même. L’effort, le parfum lourd des genets et de la sève des cyprès nous coupaient le souffle. Nous avancions lentement, prudemment, un pied après l’autre. A mesure que la maison des Martins se rapprochaient, je me sentais gagné de remords : les parents nous avaient dit de ne pas toucher au fauteuil, et nous désobéissions, ce qui n’était pas dans nos habitudes. Au moment où j’allais une nouvelle fois abandonner, ma sœur se mit à gueuler plus qu’à chanter : « Un km à pied, ça use, ça use. Un km à pied, ça use les souliers ! Deux kilomètres à pied, ça use… ». Et sa voix, beaucoup trop grave pour ses six ans et quart, me mit du baume au cœur et je forçais de plus belle sur mes cuisses.

Quand nous atteignîmes la maison des Martins, nous resserrâmes les freins avant de nous effondrer sur le goudron brûlant. Nous étions en nage et peinions à reprendre notre souffle. 

Le lotissement était vide, tous les volets étaient fermés. Le silence régnait, même les oiseaux qui nichaient dans les cyprès semblaient trop étourdis par la chaleur pour piailler. Nous étions seules au monde. Ma sœur fixait la maison des Berard, là-bas, en contre-bas, d’un regard qui me donna le vertige.

Avant même que j’ai fini de reprendre mon souffle, elle réajusta son casque de roller et s’installa sur son trône.  Je passais derrière, attrapa le fauteuil par les poignées. Elle défit les freins et dit qu’à trois je devrais la pousser de toutes mes forces. Un, deux, troiiiiiis…

Je vis ma sœur dévaler la pente à toute vitesse. Elle s’agrippait férocement aux poignées, la tête propulsée en arrière. Elle vociféra : « Pour Papaaaaaaa ! ». Le fauteuil tressautait dangereusement. A chaque caillou qu’il rencontrait, il manquait de se renverser.

Soudain, le fauteuil bascula. Ma sœur vola dans les airs avant de s’écraser sur le goudron. Elle roula-boula quelques mètres et s’immobilisa complètement.

Mon cœur s’arrêta de battre. Je ne pouvais plus bouger, plus penser. J’étais figée. Ma sœur était morte et c’était de ma faute. Jamais les parents ne me pardonneraient ! Maman avait raison, ce « putain d’engin de merde » était dangereux, il nous avait tous condamné. Je sentais des sanglots se coincer dans ma gorge quand, tout à coup, ma sœur leva haut le bras dans le ciel et hurla : « Je suis vivante ! ».

A peine eu-t-elle de temps de se relever, que je me jetais sur elle pour la prendre dans mes bras. Je pleurais tout mon saoul. Son visage était couvert d’égratignures et mes larmes se mélangeaient à son sang. Elle se dégagea de mon étreinte et reprenant ses allures de Marie-Antoinette, elle se dirigea vers le fauteuil, le redressa et l’inspecta. Il n’avait pas la moindre éraflure. Fière comme un paon, elle leva si haut le menton que le soleil lui fît plisser les yeux, ce qui lui donna un air un peu ridicule. Présomptueusement, elle pérora : « J’ai sauvé Papa ». Elle marqua une pause avant d’ajouter : « Tu veux essayer ?». Je prétextais rapidement qu’il nous fallait vite mettre du mercurochrome sur son visage, si elle ne voulait pas qu’on le lui ampute. Effrayée à cette perspective, elle n’insista pas.

Nous ramenâmes le fauteuil en bas de l’escalier qui mène jusqu’aux chambres avant de nous réfugier dans la salle de bain où je barbouillais de mercurochrome le visage de ma sœur, ainsi que le sol, levier et même la baignoire. Pour effacer toutes les traces de notre forfait, j’ajoutais de nombreux pansements sur ses multiples blessures. Enfin, j’enroulais sa tête dans un foulard ne laissant qu’une petite ouverture pour les yeux. Je n’étais pas peu fière de mon travail de chirurgien en chef : ma sœur avait sauvé papa, certes ; mais moi, j’avais sauvé ma sœur d’une amputation certaine. Nous laissâmes la salle de bain en l’état et partîmes vers d’autres jeux. 

Bien que nous furent punis parce que nous « étions inconscientes d’avoir joué avec la pharmacie et que ça aurait pu être très dangereux », ni Papa, ni Maman, ne surent jamais rien de cette après-midi où la plus petite de la famille avait sauvé Papa. 

Publié dans Nouvelles

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